En rentrant ce soir-là, Mme Michu avait une douleur dans le ventre. Comme une sorte de boule qu’elle sentait se déplacer à chaque fois que son cerveau ressassait une idée. Une sphère qui s’amusait à remonter et descendre le long de son œsophage. Ses pensées se focalisaient et la boule entamait son ascension. Elle chassait la noirceur et tout redescendait dans son estomac.
Mais elle avait beau y réfléchir, elle ne voyait pas ce qui pouvait provoquer cette mauvaise sensation. Tout avait l’air de se dérouler dans une partie de son cerveau dont elle n’avait pas l’accès direct.
L’angoisse était là, mais pas la raison de celle-ci.
Faignant de l’ignorer, elle commençait son rituel du soir. Ouvrir les fenêtres pour aérer, épousseter les meubles, aspirer et ouvrir son courrier.
En voyant un logo qu’elle avait déjà aperçu en ouvrant sa boîte aux lettres, la boule remontait si haut qu’elle eut le souffle coupé. Il ne s’agissait que d’une bande tricolore surmonter d’une Marianne. En clair, un courrier des impôts.
— Pourquoi suis-je si angoissé à l’idée de recevoir mon avis d’imposition ? pensait-elle.
En y réfléchissant bien et en regardant de près ce logo, elle se souvenait qu’elle avait ressenti cette même sensation au travail lorsqu’elle avait entendu une publicité sur la fraude et les risques encourus. C’était donc ça la motivation de cette boule à vouloir toujours remonter plus haut encore jusqu’au point de faire exploser son cerveau.
Peut-être que la solution était là, elle devait laisser la sphère remonter le long de son œsophage, puis dans sa gorge, lui bloquer la respiration pendant quelques secondes et enfin elle gagnerait l’endroit qu’elle rêvait tant d’atteindre.
Assise sur le rebord de son canapé, elle attendait que la boule se décide à bouger, mais la pompe d’angoisse venue de son inconscient ne semblait plus fonctionner. Par tous les moyens, elle cherchait à l’amorcer. La recherche à la radio de la pub, le fait de fixer le logo des services fiscaux, ses peurs nocturnes d’enfant et celle d’adulte. Tout y passait sans succès.
Désespéré de se débarrasser de cette sphère stomacale, elle s’abandonnait sur son lit et laissait son cerveau divaguer sans contrôle. L’hélice d’angoisse reprenait de la force et la boule amorçait son ascension. Fière de sa résolution, elle la laissait aller où elle voulait. Rendu à l’endroit précis où se prenait toutes les décisions de son corps, elle explosait en un formidable besoin d’agir.
Tous les classeurs de sa maison étaient étalés sur le sol. Des papiers épars pioché au hasard dans les pochettes plastiques. Des feuilles recouvertes de signes qui pouvaient être cabalistiques. Une calculette dont l’écran était rempli de chiffres. Un stylo presque vide. Une nuit noire et profonde visible aux travers des fenêtres encore ouvertes. Tout cela était le résultat de sa peur de frauder le fisc, la sécurité sociale et même les caisses d’allocations familiales dont elle ne touchait rien.
Finalement, tout était en ordre et elle ne devait rien à personne. Une angoisse aussi inutile qu’inintelligente provoquée par une campagne publicitaire incitant les gens à ne pas frauder sous prétexte qu’il risque gros, mais les vrais « tricheurs » ne sont-ils pas ceux qui savent le mieux utiliser la loi à leurs avantages ?






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